OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 « Les 33 », rentrés dans la légende (urbaine) http://owni.fr/2011/05/20/%c2%ab%c2%a0les-33-%c2%bb-rentres-dans-la-legende-urbaine/ http://owni.fr/2011/05/20/%c2%ab%c2%a0les-33-%c2%bb-rentres-dans-la-legende-urbaine/#comments Fri, 20 May 2011 06:13:12 +0000 Anaëlle Verzaux http://owni.fr/?p=63550 En septembre et octobre 2010, l’histoire des 33 mineurs chiliens enfermés (mais vivants !) dans une mine, à 700 mètres sous terre, occupait presque toutes les Unes de la presse internationale. Après leur sortie de ce sous-sol infernal, le 12 octobre 2010, « les 33 » ont voyagé, et gagné un peu d’argent.

Mais six mois après, le barnum est parti. Et avec les journalistes, les rêves se sont enfuis. Certains mineurs décrivent leur vie comme un calvaire. Maladies, antidépresseurs, ennui, pauvreté, sentiment d’avoir été manipulé par le président de la République, pour enrichir sa com’.

Leitmotiv ? “J’ai couché avec un des 33″

Florencio Avalos (le premier des 33 à être sorti de la mine), Luis Urzua (le chef des 33) et Daniel Herrera discutent devant l’Intendencia, un institut gouvernemental, situé au coeur de la Plaza Prat, à Copiapo. Ils viennent de s’assurer qu’ils sont bien inscrits pour le prochain voyage, à Los Angeles. Encore une virée qui ne leur rapportera pas un sous. Devant l’Intendencia, des personnes font des allers et venues, sans se retourner.

Daniel Herrera, 29 ans, un grand un peu poupin, au visage d’ange, est surnommé « el negro » à cause de sa couleur de peau. Il sourit :

Notre histoire a suscité des jalousies, ici les gens pensent qu’on est riche, et qu’on a toutes les femmes à nos pieds !

En novembre, Daniel s’était affiché aux côtés d’une charmante journaliste italienne. La photo avait fait le tour de Facebook. Mais il précise :

Les femmes qui s’intéressent vraiment à moi sont généralement des blondes d’un soir, qui pourront dire fièrement à leurs copines : j’ai couché avec un des 33′.

Luis Urzua, la cinquantaine passée, le dos voûté, a l’air beaucoup plus sévère : « Les rumeurs sont monnaie courante depuis qu’on est sorti de la mine. Dieu peut en témoigner ».

Petit match entre amis au stade de football de Copiapo

Au bal des rumeurs : baiser, se droguer, être riche…

Des rumeurs, il y en a quantité autour de leur histoire. Certaines sont apparues pendant le drame, d’autres après leur sortie de terre :

  • Les 33 sont sortis les poches remplies d’or
  • les 33 ont fait l’amour entre eux
  • les 33 ont eu des poupées gonflables pour se soulager
  • les 33 faisaient tourner de la drogue
  • les 33 cumulent des dizaines de maîtresses
  • les 33 ont pensé au cannibalisme
  • les 33 sont riches
  • les 33 ont la belle vie…

Poubelle la vie.

Les poches remplies d’or ? Mario Sepulveda, le plus populaire des mineurs, désormais peu estimé de ses anciens amis « parce qu’il ne respecte pas le pacte : il ne partage pas l’argent qu’il gagne grâce à ses interviews », est sorti de la mine avec des pierres qu’il a offertes au Président chilien Sebastian Pinera. Mais personne ne s’est rempli les poches.

Il n’y avait tout simplement pas d’or dans cette partie de la mine de San José. A cause de l’étroitesse de la capsule par laquelle ils ont été extirpés (70 cm de diamètre), les mineurs ont surtout dû abandonner leurs menus effets personnels dans leur tombeau provisoire.

Et l’homosexualité alors ? Un des 33 mineurs témoigne :

En sortant, on a fait croire à des journalistes de la chaîne de télévision CNN, qu’on avait eu des rapports homosexuels ! Mais c’était faux. On s’était mis d’accord pour dire ça, c’était une stratégie pour faire mousser notre histoire. On a vite compris comment fonctionnent les médias !

Pas de rapports homosexuels donc, mais pas plus de démenti pour les millions de spectateurs du network américain. Une boulette médiatique de plus. Pas plus de poupées gonflables, comme le répètent pourtant les piplettes des terrasses de Copiapo.

A l’étage d’un café musical de la Plaza Prat, Daniel Herrera avale un mojito, jette un oeil sur l’écran géant sur lequel est projeté un clip de Vanessa Paradis, et confie :

La vie sexuelle au fonds de San José était pauvre, presque inexistante. D’abord, au début, on n’avait pas de force, et on ne pensait qu’à sortir de là. Au bout d’un moment, vers la fin, les secouristes ont fini par nous envoyer des revues porno et des posters de pin-ups… Ce n’était vraiment pas le paradis !

On raconte que, de façon générale, partout dans le monde, à cause de l’éloignement des femmes, les mineurs ont développé des formes de relations homosexuelles brèves et sans lendemain. Daniel éclate de rire : « Noooon ! »

Quant aux maîtresses, il y a bien Yonni Barrios et ses deux amours. Un autre mineur avait confié à un psychologue qu’il appréhendait sa sortie, parce que ses sept amantes l’attendaient. Mais globalement, les 33 n’ont pas plus d’amours que le commun des hommes.

Jimmy Sanchez a-t-il failli se faire manger ?

C’est d’ailleurs à la surface de la mine qu’il y eut les plus grandes amours. Ah l’attente, l’angoisse, l’ennui, et les rencontres… entre familles, journalistes, mineurs-sauveteurs, et policiers ! Au total, plus de 2000 préservatifs auraient été retrouvés sur le « camp de l’Espoir » qui rassemblait tout ce petit monde !

La drogue ? Les 33 se partageaient un petit pétard de temps en temps, mais les drogues dures ne passaient pas. Même s’ils étaient peu respectés, parce qu’ils censuraient beaucoup de messages envoyés de la surface au fond de la mine, les psychologues veillaient à ce que les produits illicites ne circulent pas. Alors, pour compenser le manque, Edison Pena a fait du sport, dès qu’il a pu. Mineurs-sauveteurs et familles faisaient par contre descendre des médicaments et… des bouteilles de Pisco (un alcool fort de raisin chilien).

Le cannibalisme ? D’après un mineur de l’équipe de secours, « Jimmy Sanchez, qui n’avait que 18 ans au moment de l’accident », aurait « failli se faire tuer ».

Cinq jours après l’accident, alors qu’il allait au coin toilettes – le seul endroit où les 33 étaient seuls – un groupe de quatre ou cinq mineurs s’est jeté sur lui. Ils l’ont frappé, très fort. Ils voulaient le tuer pour le manger ! Heureusement, d’autres mineurs, qui faisaient partie de son clan, sont arrivés à temps.

Le jeune Jimmy Sanchez au stade de foot

Un matin d’avril, nous retrouvons Jimmy Sanchez au stade de football de Copiapo. A quoi ressemble la proie présumée des apprentis cannibales ? Un jeune homme de 19 ans, un mètre soixante-quinze à vue d’oeil, mince. C’est un beau chilien !

Le soleil tape, un vent fort balaie le sol terreux. Des hommes jouent avec la rapidité des professionnels. Femmes et enfants regroupés par grappes sur le bas côté, les regardent.

La voiture des amis de Jimmy diffuse du reggaeton, les portes et le coffre ouverts. Malgré ses lunettes noires et la proximité de ses potes branchés, Jimmy semble plus timide que les autres mineurs. Il mange un sandwich italien, du pain brioché bourré de guacamole et de tomates. « Je ne peux pas encore jouer, je suis physiquement trop faible ».

Sur cette histoire de cannibalisme, la version de Jimmy Sanchez est modérée :

Dans les moments les plus durs, j’ai eu très peur, j’ai pensé que si on devait en venir à tuer quelqu’un, c’est par moi qu’ils commenceraient. J’étais le plus jeune.

Il n’en dit pas plus, et préfère passer à un autre sujet : la femme qu’il a rencontré la veille, et dont il est tombé amoureux.

Lors du dîner chez lui, Mario Gomez avait confié : « Le cannibalisme ? On y a seulement pensé. On voulait rester unis jusqu’au bout ».

Un film bientôt produit par Hollywood ?

La « vérité » sur l’ensemble de ces histoires secrètes devrait sortir bientôt, dans un « livre officiel » sur les 33 mineurs chiliens. Pendant sept mois, les négociations avec les éditeurs successifs ont tourné court. Mais cette semaine, enfin, les mineurs ont trouvé l’éclaireur verni qui écrira leur histoire authentique, le journaliste nord-américain Hector Tobar, lauréat du prix Pulitzer en 1992.

Un film produit par Brad Pitt compte, lui aussi, raconter l’histoire complète du drame, avec quelques détails croustillants. Les 33 mineurs n’ont pas oublié que le film pourrait leur rapporter plusieurs millions de dollars. Un bel espoir, qui réaliserait au passage le voeux du milliardaire Farkas.

Mais un autre film espagnol, « The 33 of San Jose », réalisé par l’Argentin Antonio Recio, l’a devancé. Le film, que Luis Urzua qualifie de « mauvais », a déjà été diffusé sur la chaîne de télévision chilienne 13 TV network. Sa date de sortie au cinéma n’est pas encore connue, mais des extraits sont visibles sur internet. Las, la boîte de production n’a pas rémunéré les 33 mineurs chiliens. Alors tant que l’argent de Brad Pitt n’est pas versé, Daniel Herrera préfère rester prudent :

C’est Dieu qui nous a sorti de la mine, Dieu seul sait si le film sortira un jour.

Comme d’autres histoires incroyables, celle des 33 mineurs chiliens, gigantesque vague médiatique en plein désert, a vite été balayée. Après tout, les mineurs chiliens sont des gens pauvres, lointains et sans intérêt particulier, auxquels les journalistes n’ont pas de raisons de s’intéresser ! (Pas plus qu’ils n’ont de raisons de s’intéresser aux chauffeurs de taxi, aux éboueurs, aux caissières de supermarché, aux enseignants, aux petits cadres, aux commerçants, ou aux femmes de ménage).

Mais au moins, l’histoire des 33 mineurs chiliens aura-t-elle permis au monde de découvrir sur le fil ce monde étranger, masculin, douloureux, passionné, dangereux, où la course à la rentabilité fait tomber des vies.

Grâce à ses ressources minières, le Chili est l’un des pays d’Amérique Latine les plus économiquement puissants, et dont le système économique néo-libéral est le plus abouti. La plupart des mines (environ 70 %) appartiennent à des multinationales, les services publics sont négligés.

De son côté, le Président de la République chilienne, Sebastian Pinera, n’a pas tenu les promesses qu’il avait faites aux mineurs de San José. Mais lui se porte bien, merci ! Propriétaire du célèbre club de football Colo-Colo, de la chaîne de télévision Chilevision, et de plusieurs mines de cuivres au Chili, il figure parmi les 500 premières fortunes du monde. « La revue américaine Forbes le considère comme le 51e homme le plus puissant de la planète ». Et en un an, son compte en banque « s’est étoffé de quelque 200 millions de dollars, pour atteindre 2,4 milliards ».

On est décidément loin des 500 euros par mois de Daniel Herrera.

Photo FlickR CC Secretaria de communicaciones / Anaëlle Veraux

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Des héros nationaux retournés à la misère http://owni.fr/2011/05/18/chili-largent-et-la-misere-des-33/ http://owni.fr/2011/05/18/chili-largent-et-la-misere-des-33/#comments Wed, 18 May 2011 06:30:16 +0000 Anaëlle Verzaux http://owni.fr/2011/05/16/chili-largent-et-la-misere-des-33/ Les 33 souffrent de troubles psychologiques. C’était écrit.

Mais, au moins le drame qu’ils ont vécu leur ferait gagner beaucoup d’argent, de quoi vivre paisiblement le restant de leurs jours, pensaient-ils. C’était la promesse. D’ailleurs, Sebastian Pinera et un autre milliardaire, Leonardo Farkas, ne leur avaient-ils pas fait de somptueuses déclarations ? Sept mois après leur sauvetage, le constat est rude. Les revenus des 33 mineurs ne dépassent pas 700 euros, et leurs maisons ne suintent pas le luxe.

Mario Gomez, le patriarche des 33

Visite surprise. Nous attendons plusieurs minutes devant une petite porte en bois vétuste avant que Mario nous ouvre. Mario Gomez, à 64 ans, est l’aîné des 33. Ancien marin, c’est un échalas au regard vif, d’une gentillesse rare. Et trois doigts en moins, perdus dans une explosion à San José, il y a quelques années. D’un geste, il nous invite à entrer dans sa maison en travaux. « Pardonnez le désordre ». Sa femme, à l’entrée, parfumée, bien vêtue, le bras gauche dans le plâtre, plie des vêtements sur un grand lit qui occupe toute la pièce. « Je n’ai pas eu de chance, la veille de notre mariage, je suis tombée, mon bras s’est cassé », soupire Lilianett.

Le salon s’ouvre sur le reste de la maison. Une cuisine, vide, d’un côté, un escalier qui grimpe aux chambres des enfants de l’autre, et une large ouverture sur le chantier. Il n’y a pas d’isolation. Copiapo, située au coeur du désert d’Atacama, est une petite ville au climat aride et chaud, mais la nuit, la température peut descendre en dessous de 0 degrés. Mario désigne la bâtisse.

J’ai commencé les travaux dès que je suis sorti de San José, on agrandit parce que l’hiver, avec mes petits enfants, on est onze à vivre ici. Mais ça traîne… nous n’avons plus d’argent pour payer les ouvriers.

Dans le salon, Mario nous offre une première cigarette, et raconte ses galères. Malgré son âge avancé et ses 46 ans de service en tant que chauffeur de camion à San José, il était payé 1600 euros brut par mois, l’un des plus bas salaires de la mine. Réputée dangereuse déjà avant l’accident du 5 août, les mineurs y étaient relativement bien payés, entre 800 et 3000 euros par mois en fonction du poste occupé.

Mes indemnités se sont vite évaporées, et je suis trop vieux pour retravailler à la mine. Il n’y avait qu’à San José qu’on acceptait de faire travailler des ancêtres comme moi !

Sa retraite ne dépassera pas 280 euros par mois: « Nos retraites sont minables. Comme notre système de santé. » Au Chili, les hôpitaux publics, réputés pour leur inefficacité, débordent. Trop de patients, pas assez de personnel, manque de budget.

C’est simple, si tu veux être bien soigné, tu dois aller dans les cliniques privées, mais il faut payer très cher. Si tu n’as pas d’argent, on te laisse crever.

Mario regarde longuement sa femme. Ils se sont résignés à faire plâtrer son bras dans le public. La plupart des 33 sont dans la même situation financière que Mario.

A cause de son ordonnance médicale, José Ojeda ne travaille pas. « Je gagne quand même une partie de mon ancien salaire, soit 600 dollars (422 euros) par mois ».

Le mineur Daniel Herrera, au musée des 33 à Copiapo.

Daniel Herrera, 29 ans, était employé par un des prestataires de service de la mine. Il touche en ce moment 500 euros par mois, alors que son salaire était de 800 euros. « Je suis plutôt chanceux, ceux qui n’ont pas d’ordonnance médicale n’ont rien du tout ! »

Or, si quelques-uns se sont lancés dans le commerce de quartier, aucun n’a repris le travail à la mine. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque !

Tandis que José Ojeda rêve d’une mine à ciel ouvert, Florencio Avalos, le premier des 33 à avoir été évacué de San José, a déjà déposé sa candidature dans une nouvelle mine, sur la « Terra Amarilla » (« la terre jaune »), à dix kilomètres de Copiapo. « Cette mine, grande, est réputée pour sa sécurité. Rien à voir avec San José ! », assure un ami mineur de Florencio, qui l’a aidé à chercher un nouveau poste.

L’histoire des messages censurés

Une jeune femme ravissante entre, un enfant dans les bras. La fille de Mario ressemble à Esmeralda avec ses longs cheveux noirs. Sa petite fille, Camila, est un grand bébé de trois ans.

Allez, à table ! Pour le dîner, on dépose sur la table du pain rond, des lamelles d’emmental, un morceau de beurre, et du thé. Installée sur les genoux de sa mère, Camila déguste une banane.

Mario chuchote à l’oreille de sa femme, puis annonce, à haute voix : « Je vais vous confier deux secrets ». Il saisit un livre sur une étagère. Une histoire des 33 parmi tant d’autres, et en couverture, l’image du premier message arrivé à la surface, sur lequel s’est appuyé le Président du Chili Sebastian Pinera, pour annoncer au monde que les 33 mineurs étaient vivants.

Estamos bien en el refugio, los 33.

(« Nous allons bien, les 33 dans le refuge »)

Le vieux mineur pose le livre sur la table et nous demande de regarder attentivement la couverture :

Regarde bien le message. D’abord, contrairement à ce que Pinera a fait croire au monde entier, ce n’est pas le message dans sa version originale. Le papier sur lequel avait écrit José Ojeda, l’auteur du texte, n’était pas quadrillé comme on le voit sur la photo. Le Président a fait recopier le texte sur un papier officiel. C’est un premier mensonge de Pinera.

Ensuite, Pinera a dit que le message de José était le premier arrivé à la surface. C’est faux ! Nous avions envoyé plusieurs lettres en même temps. Seuls deux messages avaient été bien attachés et sont arrivés intacts à la surface. Celui de José Ojeda et le miens, qui s’adressait au pays tout entier, mais il y avait une mention spéciale pour ma femme. Mon message a été censuré ! Lilianett ne l’a jamais reçu.

On a envie de faire confiance à Mario.

Par la suite, beaucoup de messages ont été censurés par des psychologues – spécialement envoyés à San José pour gérer la santé psychique des 33 –, voire par les services du gouvernement.

Avant de quitter la famille Gomez, nous leur demandons de combien ils ont besoin pour achever de construire leur maison. 4000 dollars, soit 2800 euros par mois. « Pour nous, c’est beaucoup », assure Lilianett.

Yonni Barrios, l’ex mineur aux deux femmes

La boutique de Yonni Barrios et son amie Susana Valenzuela

Qui se souvient de Yonni Barrios ? Le mineur-docteur aux deux femmes ! Son épouse et sa maîtresse s’offraient des disputes publiques sur le camp de l’Espoir. C’était une de ces histoires alléchantes pour les 2000 journalistes passés par San José… Quand il est sorti de la capsule, Yonni s’est plongé dans les bras de sa maîtresse. Depuis, Yonni a un peu voyagé, et choppé la silicose, une maladie pulmonaire grave, que les mineurs finissent généralement par attraper. Comme avant l’accident, il habite le quartier le plus pauvre de Copiapo. Perchée en haut d’une route sinueuse flanquée de graviers, la maison est difficilement accessible. Même notre vieux 4×4 dérape.

Sur les bas côtés, quatre hommes boivent du rhum à la bouteille et regardent passer les femmes. C’est aussi le quartier des dealers de cannabis, marijuana et cocaïne.

Une femme ronde, les cheveux blonds, courts, est postée à l’entrée, derrière un comptoir. « On a eu notre troisième client tout à l’heure ! » Ici, on vend de tout. Fruits et légumes, boissons, chewing-gum, produits beauté. Yonni Barrios et Susana Valenzuela, son ancienne maîtresse, ont ouvert ce petit commerce la veille. Yonni, la cinquantaine passée, regarde une émission de variétés à la télé. « Je vous en prie, asseyez-vous, mais loin de moi, hein ! Tenez, vous serez très bien sur cette chaise près de ma femme ! » On se marre. Ah, les femmes et leurs crises de jalousie… Et sa vieille épouse qui habite à deux pâtés de maisons !

Les murs sont couverts de photos. Yonni à la sortie de la mine, Yonni et son éternelle amante, Yonni aux Etats-unis, en Angleterre, en Israël. Des fils électriques parcourent maladroitement les parois du petit salon. Une plaque de taule sert de plafond. Comme chez Mario, pas d’isolation.

Yonni sur la moto à 9000$ offerte par le milliardaire Farkas.

Mais au fond de la pièce, resplendit une grosse moto rouge vif, splendide, déposée là comme un trophée. Yonni jubile. « C’est le cadeau de Farkas ! » Farkas, un milliardaire chilien de Copiapo (il habite une villa posée sur une montagne de l’Atacama, à quelques kilomètres de la ville), est fameux dans le coin, et généreux. Il a offert la même moto à tous les 33, d’une valeur de 9000 dollars. Plus une maison à trois d’entre eux !

Pendant la longue opération de secourisme, en août et septembre dernier, le milliardaire s’est fait remarquer plusieurs fois sur le camp de l’Espoir, au volant de son Hummer jaune. Dans son livre, le journaliste Jonathan Franklin raconte :

Impossible de louper Leonardo Farkas avec son costume sur mesure d’Ermenegildo Zegna, ses boutons de manchettes et ses boucles de cheveux teints en blond qui se balancent sur ses épaules (…) Sortant d’un bond de son véhicule, boucles au vent et dents étincelantes, Farkas a l’air d’un chanteur de Las Vegas qui s’est trompé de désert. Il commence à distribuer des enveloppes blanches, une par famille. A l’intérieur, un chèque de 5 millions de pesos (environ 7500 euros).

Puis le milliardaire eût l’idée de rassembler suffisamment d’argent (un million de dollars par mineur) pour que les 33 aient de quoi vivre sans travailler pour le restant de leurs jours. Las, l’idée ne s’est pas encore concrétisée.

Restent les motos rouges. Certains l’ont échangée, d’autres revendue. Yonni Barrios ne peut pas encore l’utiliser à cause de sa jambe, qu’il a fêlée en retapant sa maison. Le mineur sourit.

Ce n’est pas grave, en attendant, elle décore la pièce !

L’accident de San José aura été une parenthèse, entre l’horreur et le rêve. Une parenthèse de scène comme un acteur sans talent particulier qui n’aurait joué, par hasard, que dans un seul film à succès.

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Photos FlickR CC Desierto Atacama / Anaëlle Verzaux.
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